Le ‘Houmach avec Rachi

Travail realise par Haabir haisraeli il y a deja…tres, tres longtemps !

                                   Le 'Houmach avec Rachi dans Les grands sages arton72

Le cas de Rabbi Chelomo ben Isaac de Troyes, ou encore Rabbi Chlomo Itzhaki, est exemplaire. Comme pour la plupart des auteurs du Moyen Age, nous savons peu de choses de la vie de Rachi. Né vers 1040 à Troyes, il s’expatrie un temps pour mener à bien ses études, dans la vallée du Rhin. Il se rendra à Worms et à Mayence où se trouvent des écoles rabbiniques de haut niveau, des yeshivot où il suivra les enseignements de maîtres renommés tels que Jacob ben Yaqar, Isaac ben Eliézer ha-Lévi ou encore Isaac ben Judah.

Vers 1070, il revient à Troyes et fonde sa yeshivah qui devient vite célèbre. Il meurt à Troyes en 1105.

Rachi a donc vécu, environ 65 ans. Dans ce laps de temps, il a accompli une œuvre extraordinaire tant par son contenu, sa qualité, que son utilité. Elle porte surtout sur les deux textes fondamentaux du judaïsme : la bible et le Talmud. Ce que l’on appelle le « commentaire de Rachi » en est le résultat, et quel résultat !

De retour à Troyes, il entreprend ses premiers commentaires au livre de la Genèse, il n’a pas l’ambition d’exprimer une théorie philosophique ou une vision théologique, ainsi que le fera plus tard Maïmonide. On ne trouve pas, dans les écrits du rabbi de Troyes, des dissertations sur la notion de D. dans le judaïsme ou sur l’âme ou encore sur le monde futur. Rachi veut d’abord être utile à ses étudiants. Car c’est essentiellement à leur attention qu’il écrit.

Rachi est français et a développé à un niveau exceptionnel le sens de la clarté et la vocation de la concision. Il récuse le délayage et ne veut pas dire en trois mots ce qu’il peut dire en deux. Il fera observer à son petit-fils Chmouél Ben Méir, dit Rachbam, qui lui présente son propre commentaire du Talmud : « Si tu entreprends d’expliquer de cette façon tous les traités du Talmud, ton commentaire sera si lourd que, pour le porter, tu auras besoin d’une charrette. » Rachi et Maïmonide sont des orfèvres de la concision. Ils n’aiment pas les mots inutiles. On prête au rabbi de Cordoue cette parole : « S’il m’était possible de résumer tout le Talmud en une phrase, je ne voudrais pas le faire en deux », tandis que la concision du rabbi de Troyes était saluée par une formule selon laquelle « au temps de Rachi, chaque goutte d’encre valait un dinar d’or. » Les maîtres du judaïsme polonais du 18ème  siècle ajouteront que chaque goutte d’encre utilisée par Rachi nécessitait huit jours d’étude.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, le commentaire de Rachi est constitué de gloses, explications rapides, parfois elliptiques, qui ne laissent aucune place aux envolées métaphysiques ! Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’accompagner le texte biblique : le commentaire n’est pas destiné à être lu seul.

Qu’y trouvons nous ? Tout ce qui contribue à expliquer le texte. Les difficultés syntaxiques, les points de grammaire sont éclairés. Les détails historiques ou archéologiques sont précisés. On y trouve aussi une masse de renseignements concernant la civilisation de la fin du 11ème siècle dans les communautés juives mais aussi dans la France du Nord : institutions, vie quotidienne, aspects matériels de la civilisation.

Par exemple, le commentaire d’Isaïe 22,18, « il te roulera comme une boule, une balle vers un vaste espace », nous vaut l’évocation d’un jeu : « Nos maîtres ont interprété le mot balle comme ce qu’on appelle en français pelote, qu’on lance et qu’on attrape de main en main. »

Cette glose présente une autre caractéristique du commentaire de Rachi : l’explication des mots difficiles du texte biblique par des explications en français. Les juifs de la France du Nord parlent le français, l’hébreu est pour eux une langue liturgique et de culture. Rachi écrit en hébreu et en caractères hébraïques, même le français.

Outre l’intérêt manifeste que présentent ces gloses pour l’histoire de notre langue, elles nous montrent bien le caractère essentiellement pédagogique du travail de Rachi, qui est l’une des raisons de la persistance de son succès.

Mais il n’y a pas que cela. En matière d’étude de la Bible, les Juifs d’Occident disposent avant Rachi de commentaires qui ont été recueillis et rédigés dans un contexte tout différent : en Orient, entre le 5ème et le 9ème siècle. On leur donne le nom générique de Midrashim ; ils utilisent une forme particulière d’exégèse qui fait appel au mythe. Or il semble qu’au 11ème siècle on ne possède plus les clés permettant leur utilisation. Une crise découle de cette situation, d’autant qu’en parallèle la pensée chrétienne en pleine mutation s’efforce de traduire la foi dans le langage de la raison..

Le premier, Rachi a le courage de s’écarter de l’exégèse traditionnelle qui menait à une impasse. Son affirmation « je ne suis venu que pour expliquer le sens littéral de la Bible » est une vraie révolution ! Le Midrash n’a plus l’exclusivité, le texte fait l’objet de tous les soins. Rachi n’abandonne pas pour autant totalement l’exégèse traditionnelle, qu’il mentionne parfois en la signalant comme telle. Au fond, il veut jeter un pont entre la Loi orale et la Loi écrite. Il a décidé de naviguer, dans ses explications, au plus près du sens littéral. Ce n’est que lorsque celui-ci lui paraît être insuffisant ou en rupture avec le rationnel ou simplement insatisfaisant voire contraire à ce qu’il considère comme l’esprit de la Loi, qu’il accepte d’avoir recours aux explications de la aggada, c’est-à-dire aux légendes juives.

Le texte de la Torah est un tissu vivant qui supporte une lecture polyphonique et de nombreuses interprétations. La tradition rabbinique a établi quatre niveaux de lecture de la Loi : le pchatt c’est le sens premier, littéral. C’est celui qui s’impose parce qu’il est simple et à la surface des mots. Le remez, second niveau, est une interprétation allusive, à base de clins d’œil et de suggestions au lecteur. Le drach est une interprétation inférée, sophistiquée, étudiée, souvent sollicitée à partir de telle ou telle curiosité du texte. Elle débouche souvent sur un enseignement moral, philosophique, ou religieux ou sur une vérité métaphysique. C’est sans doute le niveau d’interprétation qui a produit la littérature la plus riche au sein du peuple juif. Le sod enfin, dernier niveau de lecture, est une interprétation secrète (sens du mot sod), mystique, ésotérique. Chez les rabbis de France de cette époque, on n’aime guère prendre des distances ou des libertés avec le texte. L’ésotérisme et le pilpoul sont considérés comme relativement stériles, donc à éviter. Dans le domaine de l’exégèse, Rachi a été formé à l’école de rabbi Guershom. C’est là qu’il a acquis l’esprit d’analyse et le souci de coller au plus près du texte biblique.

Un autre aspect de son commentaire : la richesse de son approche morale. Pas de développements abstraits et encore moins de prêches moralisateurs mais, au détour d’un récit, un éclairage particulier. Par exemple : la tradition juive interprète le pluriel de Genèse 1,26, relatif à la création de l’homme « faisons l’homme », comme une adresse de D. aux anges ; Rachi en tire, quant à lui, une leçon de modestie, «  le supérieur devant demander l’avis de son inférieur » avant de prendre une décision importante.

Le succès immédiat du commentaire de Rachi prouve qu’il répondait à un besoin : le judaïsme occidental disposait enfin d’un outil qui lui permettait d’aborder l’étude de la Bible selon ses propres schémas intellectuels et culturels. Haïm Benattar dira de lui : « Rachi est la lumière des yeux de tout Israël. ».

Dès la naissance de l’imprimerie, l’œuvre de Rachi est diffusée. La première impression hébraïque est justement son commentaire de la Torah en 1475. L’œuvre de Rachi sera traduite dans des dizaines de langues.

Mais le succès de Rachi en Occident déborde le cercle des communautés juives. A la même époque, l’exégèse chrétienne connaît aussi une évolution qui lui fait privilégier l’approche littérale. Certains théologiens, notamment à Paris, poursuivant une tradition ancienne, entretiennent de fréquents contacts avec des voisins juifs et intègrent dans leurs ouvrages des interprétations tirées de l’exégèse juive de France du Nord. Témoin de la vie médiévale, Rachi n’appartient pas seulement à l’histoire du peuple d’Israël. Il est aussi une des figures de l’histoire de France (voir le mémorial Rachi place Jean-moulin, à Troyes).

Condamné avec la littérature talmudique par les autorités ecclésiastiques, à la suite de la controverse parisienne de 1240, le commentaire de Rachi ne cessera pourtant pas d’être une référence. C’est ainsi que le commentaire chrétien de la Bible, la Postille du franciscain Nicolas de Lyre, rédigé au début du 14ème siècle et étudié dans toutes les facultés de théologie, cite constamment Rab. Sal., Rabbi Salomon, c’est-à-dire Rachi. Il a aussi influencé le fondateur du protestantisme, Martin Luther, dans sa traduction en allemand de la Bible.

L’image du judaïsme médiéval qui en ressort montre que nous sommes loin du monde clos que certains ont imaginé : chrétiens et juifs partagent la même vie, sont soumis aux mêmes périls, ont les mêmes joies ; les pratiques religieuses elles-mêmes d’une communauté sont connues de l’autre (ainsi ce voisin chrétien de Rachi qui lui offre des gâteaux pour la pâque). Dans le même temps il y a polémique entre juifs et chrétiens. Ainsi, le verset 2 du psaume 21 : « Seigneur, le roi se réjouit de ta puissance » est interprété par les représentants de l’église comme faisant référence à Jésus. Rachi insiste sur le fait que le roi en question n’est autre que David et il ajoute : « Ceci pour répondre à ceux qui interprètent ce verset de manière hérétique. » Dans son commentaire du Cantique des Cantiques il met en garde ses lecteurs contre l’influence que les chrétiens (qu’il appelle les opposants ou encore les contradicteurs) cherchent à exercer sur le sens du texte. Rachi sait que les chrétiens veulent voir dans la Bible hébraïque la préfiguration du Nouveau Testament et, gardien de la tradition, il ne peut s’y résoudre. Il ne polémique pas, comme tant d’autres après lui, avec violence ou agressivité. Il le fait à sa manière, faite de nuance et de modération.

Dans l’autre camp, Hugues de Saint-Victor (1097-1141) dans un commentaire sur saint Jérôme déclare sans ambages son souci de fidélité textuelle : « Si vous affirmez que la version des Septante doit être préférée à la version hébraïque parce que les textes grecs sont plus véridiques que les textes hébraïques, et si vous affirmez que le texte latin doit être préféré au grec, vous ne progresserez nullement dans la compréhension de l’Ancien Testament. Car, bien au contraire,  le texte grec est plus vrai que le texte latin et le texte hébreu plus vrai que le grec. »

Rachi a pu commenter la Bible comme il l’a fait parce qu’il connaissait parfaitement toute la tradition orale d’Israël. C’est dire l’immensité de son travail. Il a en tête la Bible mais aussi tous les commentaires qui lui sont consacrés. Il connaît aussi le Talmud qui sans lui serait resté un livre scellé. Le Rabbin Adin Steinsaltz écrit : « Si le Talmud de Babylone constitue le fondement et la cohérence de toute la tradition spirituelle du judaïsme, c’est au maître Rachi que nous le devons. ». Il connaît aussi les Midrashim, les lectures chrétiennes, l’hébreu, le français, le latin, l’araméen,… Il est aussi l’auteur de nombreuses responsas.

Son œuvre est immense quand on prend en compte la somme des connaissances nécessaires à sa réalisation.

 Mais il ne faut pas oublier qu’en plus de tout cela, Rachi était vigneron, Dayane c’est-à-dire rabbin-juge à Troyes, il tenait une yeshiva d’où sont sortis de nombreux Tosafistes qui ont continué son œuvre, et il était le père de trois filles. Il faudrait peut être trois ou quatre vies à un homme normal pour faire l’équivalent de tout cela. La qualité en moins.

Une légende raconte que, son commentaire biblique achevé, Rachi reçoit la visite du prophète Moïse qui lui dit : « Tu es le seul à avoir compris les paroles de la Torah. Je l’ai reçue de D. conformément aux interprétations que tu en as données. ». Le Baal Chem Tov, fondateur du hassidisme, quant à lui, n’hésitera pas à écrire au 18ème siècle : « Le prophète Moïse, notre maître, est plus que redevable à l’égard de Rachi car c’est grâce à son commentaire que la Bible est devenue un livre saint que l’on lit chaque semaine. ».  Rachi, lui, signale juste dans son commentaire du chapitre 42  d’Ezéchiel : « Quant à moi, je n’ai eu, dans toute cette entreprise, ni maître ni assistant. Je me suis contenté d’écrire ce que D. m’a inspiré. ». Cette modestie et cette humilité, on la retrouve un peu partout dans son œuvre. Il écrit d’ailleurs : « toute ma vie, j’ai cherché la compagnie des humbles et j’ai eu pour ambition comme eux d’avoir l’âme modeste. » ou encore, en s’adressant à un responsable d’une communauté juive qui lui demande de régler un différent : « Et qui suis-je donc pour me permettre de juger ailleurs que dans ma ville ? Je ne puis m’instituer en tribunal alors que je suis un homme de peu d’importance et que mes mains sont faibles. »

Plus concrètement, dans son commentaire, il n’est pas rare de trouver des phrases telles que : « J’avais pris l’habitude de déclarer licite telle chose mais j’avais tort » ou encore : « De toutes façons je me suis trompé dans mon explication. » Les formules « je ne sais pas » ou « je n’ai pas entendu parler de cela » ou encore « je ne vois pas ce que cela signifie ». C’est que cet homme qui est une encyclopédie vivante ne veut pas enseigner ce qu’il ne sait pas de science sûre. A peine ose-t-il écrire une fois, à propos du sens controversé d’une formule biblique : « Mon cœur me dit qu’il faut l’expliquer ainsi. » Quand il commente le verset 13 du chapitre 11 du prophète Zacharie, sa main tremble, il hésite. Comment trancher ? Alors il note « J’ai lu de nombreuses interprétations de cette prophétie mais je n’arrive pas à décider entre elles. » Et, dans un autre passage : « Cette question m’a déjà été posée un jour et j’y ai apporté une réponse erronée. Je suis aujourd’hui convaincu de mon erreur et suis en mesure d’appuyer ma décision sur de meilleurs arguments. » Dans le fond, il fait ce qui est prescrit à tout homme juif détenteur d’un savoir : transmettre, enseigner, raconter. Le génie en plus.

Rachi est d’abord un homme de tolérance. Un jour il écrit à un homme qui lui a expédié une lettre non signée : « Je reconnais à son écriture l’auteur de cette missive. Il a eu peur de la signer parce qu’il craint que je lui en veuille. Je tiens à le rassurer. Je ne suis pas ainsi. Ce sont des sentiments absolument contraires que j’éprouve à son égard. » Bien qu’il ait pour ses maîtres le plus grand respect, il ne manque pas de dire son désaccord avec eux quand le besoin s’en fait sentir. Il respecte la tradition et toutes les coutumes que le peuple juif a adoptées au cours de ses exils. Mais il ne les suit pas à l’aveuglette et lorsque l’une d’entre elles lui paraît être opposée à l’esprit de la Loi d’Israël, il n’hésite guère à la condamner et à écrire : « C’est une bonne chose que d’oublier cette coutume. »

Rachi est un esprit droit qui aime la clarté et les raisonnements concrets. Il a placé l’amour des êtres au centre de sa vie. Quand il commente le texte du Lévitique 19,15 : « Tu jugeras avec justice », il écrit que le sens profond de ce verset implique de faire bénéficier le justiciable du doute et aussi d’être charitable envers notre prochain.

Il est épris de paix et recherche l’harmonie et l’union au sein de sa communauté. Il considère que « la paix vaut toutes les bénédictions » et qu’il n’est rien que D. déteste autant que la dispute et la mésentente. Il développera cette idée en se demandant, à propos de la génération du Déluge et de celle de la tour de Babel, qui a commis le plus grand péché. « La première ne s’est pas rebellée contre D., la seconde, oui. Or, les membres de la génération du Déluge ont tous été exterminés alors que ceux de la tour de Babel ont seulement été dispersés. » Pourquoi cette différence de traitement ? C’est que, selon Rachi, les premiers avaient instaurés, dans leurs relations, une telle haine et un tel désordre social que D. lui même ne pouvait rien pour eux. Les membres de la génération de la tour de Babel, eux, continuaient malgré tout à s’aimer.

Son amour des êtres s’étend jusqu’au animaux domestiques puisque à la question : Peut on interrompre la lecture des actions de grâces pour nourrir son animal, il déclare que oui puisque la loi recommande de donner à manger à son animal domestique avant même de se nourrir soi même.

Rachi ne déteste pas l’humour, même dans ses commentaires. Ainsi, un jour on lui soumet le cas d’une jarre de vin ayant été touchée par un non-juif et dont une partie du contenu s’est renversée. « Ce vin peut-il être encore consommé ? » lui demande-t-on. Réponse de Rachi : « Le vin qui a été renversé est interdit de consommation ; celui qui est dans la jarre peut être consommé. »

                          1105007_g dans Les grands sages

Etude : BERECHITH 

Versets :   1.2 à 1.5, 1.8 à 1.10, 1.14 à 1.16, 1.22, 1.26 à 1.27, 1.29 à 1.31, 2.7, 2.23 à 2.24, 2.25 à 3.15, 3.244.8 à 4.12, 4.16 à 4.26.

BIOGRAPHIE :

LES COLLECTIONS DE L’HISTOIRE : Juifs de France, hors série n.10.

Rachi, le maître de Troyes, article de Gilbert Dahan. Directeur de recherche au CNRS

QUE SAIS-JE : Rachi par Victor Malka.

Presses Universitaires de France n.2778

‘HOUMACH avec RACHI : Beréchith.

Editions Gallia. Ouvrage réalisé par Jacques Kohn 



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